Reconstitution
On marchait en bande, il faisait beau et vraiment bon, bon comme quand il fait 20 degrés et qu’on peut se permettre d’ouvrir son manteau pour laisser découvrir nos plus beaux teeshirts sous la petite chaleur du printemps. Hugo, une amie brunette et deux ou trois autres personnes marchaient derrière nous, leur nom ou encore leur visage me sont toujours inconnus mais à ce moment là nous étions quelque chose comme amis, alors on trainait ensemble sur un terrain vague fait de collines d’herbe toutes mignonnes. Je venais de raccrocher d’une conversation rapide avec une amie. Elle avait un studio en sous-sol, sans fenêtres, une sorte de bunker de 25 mètres carrés dans lequel elle proposait de nous rendre parce qu’elle n’y était jamais. Tout se déroulait en noir et blanc, c’était joli, on se sentait libres comme au lycée lorsque la sonnerie de 15h30 annonçait qu’on pouvait marcher en dehors des grilles à environ 1km/heure pour savourer l’après-midi, qu’on s’asseyait sur le dossier des bancs plantés devant le stade, qu’on y racontait tout et n’importe quoi, du duvet dégueulasse de ce mec qui ne parle à personne aux nouvelles requins qu’on n’aurait jamais. Sauf qu’aujourd’hui les gens ne sont pas les mêmes, on a bien six ans de plus donc on est plus matures tu vois. Arrivés au milieu d’une cité en blocs, on a entendu du bruit, de la musique qui émanait d’un parking ouvert et vide de voitures. La couleur a repris le dessus, sans que je ne le notifie. Là, y’avait cette bande de mecs, dont un que je connais, ils chorégraphiaient un truc étrange où il fallait se mettre en ligne et avancer de manière synchronisée vers un mur, le tout en appuyant sur le cap de la bombe qu’ils avaient tous à la main. Chelou. Ça ne m’intéressait pas, je voulais juste poursuivre ma route jusqu’à nowhere land, alors j’ai coupé la leur, niquant leur danse de pécnos. Le type que je connaissais, plutôt mignon avec ses cheveux sales sous sa casquette sans formes, n’a pas trop aimé mon irruption et me l’a fait savoir en m’offrant un coup de spray violet sur l’épaule du teddy aux manches blanches que je portais, je ne porte jamais de teddy mais là si, comme par hasard. La bande et moi-même avions repris notre chemin, traversant le parking pour reprendre notre marche sur les belles collines, l’après-midi était décidément bien sympa jusqu’à ce que tout se coupe d’un coup. Trou noir.
Puis tout se rallume.
Je me retrouve là, dans des escaliers où mes pas résonnent, des pas beaucoup trop rapprochés pour garder mon calme, hugo devant moi court et saute les marches trois à trois, il est grand, moi je traîne comme un boulet et halète en bonne fumeuse asthmatique, je vais vomir mon cœur si ça continue, ma mémoire flanche, je n’ai aucune idée de ce qu’il s’est passé, mais je suis les ordres fuyant un danger inconnu sans jamais regarder en arrière, il n’y a peut être personne d’ailleurs ou personne d’encore visible. Il me dit de me dépêcher, je ne peux pas répondre, mes poumons souffrent d’être trop petits, trop fatigués. On prend une sortie qui nous amène dans une salle de bain carrelée de blanc, c’est crade, il y a des trainées noires mal essuyées au sol, on doit se trouver dans une salle d’eau d’un resto chinois ou un truc comme ça. Il ferme la porte derrière moi par précaution. Les chiottes se trouvent en dessous d’une fenêtre verte qui doit faire maximum trente centimètres sur trente. Hugo me dit de passer par là. Quoi, tu veux sauter ? T’es fou on va mourir autant se cacher là. En fait, je n’ai jamais demandé ce qu’il se tramait, qui nous poursuivait, ce qu’on a fait de mal, mais ça pue l’embrouille alors je lui propose d’y aller en premier pour que je suive ensuite ses pas. Pas deux secondes après, qu’il ne s’est déjà faufilé par la mini fenêtre, je l’entends sauter sans hésitation, il a des couilles ce garçon. Pour mettre en peu plus de drame à la situation, il se met à pleuvoir, les gouttes claquant bien fort sur la vitre, le noir et blanc est revenu imbiber la scène. Je pose mes pieds sur la lunette, sur le réservoir, puis passe une tête par la fenêtre et regarde ce ciel gris. Putain, c’est pas une pluie de pédé, une vraie mousson, hugo m’attend la tête en l’air genre qu’est-ce que tu fous ?, trois étages me pendent sous le nez et donnent vue sur lui au bout d’un cul de sac bien étroit et dégueulasse. Deux minutes ont bien du s’écouler avant que je ne me trouve entièrement en dehors du bâtiment. Mes chaussures ont disparues, dévoilant mes pieds nus déjà trempés par la pluie. Une robe blanche très mal coupée a remplacé mon teddy tâché et le reste, elle s’agite sous l’effet d’un vent venu de nulle part. J’ai dix centimètres de marge pour me déplacer, rien qui ne me donne confiance, pire que dans les pires épreuves de fort boyard et sans filets en plus de ça. Hugo me presse de sauter parce qu’ILS arrivent. On entend des sirènes de polices, de pompiers, l’armada, je ne sais pas s’ils viennent pour nous, je ne sais rien, je ne comprends rien à part que Je vais me péter une jambe si je saute d’ici, que je lui gueule peu avant de lui pointer du doigt des fenêtres voisines sur lesquelles je pourrais m’accrocher et descendre sans risquer de briser mes tibias à vie. À genoux, mains très mal agrippées au sol sans aucune vraie prise, je commence à descendre un demi étage, il doit voir tout mon cul dans cette position mais bon je ne m’inquiète que de ces rebords plus glissants qu’un matin d’hiver. Je mettrai sûrement deux heures à toucher le sol mais la peur mêlée à la pluie me glacent beaucoup trop pour faire autrement.